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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 18:27




Extrait de "La Petite Chartreuse"
Pierre Péju
Editions Gallimard 2002





Le Verbe Être était une vieille librairie.
Boutique obscure, non en raison du manque de lumière mais du nombre de coins et de recoins. Boutique profonde, parquets sombres, usés, et quelques alvéoles plus secrètes. Partout, les livres allongés sur les tables, ou bien debout, milliers de guetteurs silencieux sur les rayonnages de bois.

Lutte quotidienne de l’écriture et de la poussière. Au Verbe Être, des cartons débordants, des piles de bouquins menaçant de s’écrouler. Anarchie souveraine. Grandiose anarchie. Un mélange des genres et des titres. Une alchimie joyeuse. Et c’est dans ce repaire que, pour quelques billets, l’on pouvait venir, chaque jour, se procurer de la littérature, grande ou populaire, secrète ou classique.

Un lieu que certains jeunes gens de l’avenir ne pourront pas même imaginer parce qu’il n’en existera plus de semblables, qu’on aura perdu ce mélange de l’ordre le plus minutieux et du foutoir, ce mélange d’affection pour les livres et d’entassement sauvage.

[…]

Au fond du magasin régnait une pénombre à laquelle il fallait s’habituer, mais certains matins, près de la porte vitrée, le soleil pénétrait avec une telle générosité qu’on ne résistait pas au plaisir d’ouvrir un livre dans la clarté du jour qui tiédissait le papier dont le grain étirait ses ombres, et dont la blancheur s’étalait tel un désert de signes. Lenteur, lumière, lecture : un vrai bonheur !

Dans les dernières années du XXème, et les premières années du siècle suivant, on prophétisait en ricanant que ce genre de lieu n’en avait plus pour longtemps. Fini les petites librairies ! Moribond, ce type de commerce… C’est surtout au papier qu’on en voulait, et à l’encre. L’encre des stylos comme l’encre d’imprimerie : une vieillerie salissante. Mais on en voulait aussi à ces petits réservoirs de pensées, de vision, de paroles qui se déploient, de page en page, tout en demeurant extraordinairement compacts, bien fermés sur eux-mêmes, prêts à être cachés dans une poche, emportés en voyage, et ouverts n’importe où, n’importe quand. Parcourus. Dévorés. Feuilletés. Sans électricité. Sans écrans. « Devine où je suis en train de lire les Stances d’Agrippa d’Aubigné, ou le Traité de la réforme de l’entendement ! » Dans un train. Le creux d’un rocher au bord de la mer. Dans mon lit. Dans une foule. Dans des chiottes. Un bain moussant. A la lumière d’une lampe frontale au pied d’une dune, en plein vent.

Chaleur des livres achetés dans les librairies, livres précieusement gardés, offerts, ou abandonnés à leur destin surprenant. Déchirures, jaunissement, oubli et redécouverte. Vaste dérive des grands textes… « Habent sua fata libelli. »





Biblio 1-copie-1








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commentaires

levieugrisage 02/02/2010 16:45


bonsoir Odilie.beau texte merci.bisous.Henri


bauds 01/02/2010 17:57


Je pense que l'on continuera longtemps à consulter les vieux livres dans les bibliothèques et chez les antiquaires. Ils auront d'autant plus de valeur qu'ils seront devenus plus rare avec le
développement des moyens d'édition modernes.


ornellamai 31/01/2010 18:58


j'aime les librairies, c'est vrai que les anciennes ne sont plus nombreuses. Fini le goût du vieux papier -les couleurs passées des pages, mais heureusement qu'elles existent encore - d'une autre
façon - que ferions-nous sans livres !!je suis perdue en ce moment dans "la consolante" oh ! le plaisir ....le plaisir qui ajoute à la lecture l'imagination des lieux, des situations, c'est
MERVEILLEUX - as-tu lu ce livre ? Et puis, heureuse de te lire à nouveau - amitiés


DadErell 31/01/2010 08:21


J'espère que ces librairies existeront longtemps, que des lectrices viendront y dénicher quelques "pépites" à nous faire déguster ... sur leur blog.
... et que ces mêmes lectrices pardonneront les fautes d'orthographe de leurs lecteurs. ;)


margareth 30/01/2010 21:56


Je suis entrée deux fois dans de telles librairies qui m'ont laissé un souvenir impérissable : à Etampes et à Coïmbra. Dans cette dernière un employé empaquetait le livre acheté dans une sorte de
papier gris ou marine, comme autrefois.


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